Je cherchais à écrire les faits, les mécanismes, les responsabilités. Pas par vengeance — même si j’en ai le droit — mais parce qu’une nation incapable de nommer son mal se rend vulnérable à sa propre destruction. Ces deux phrases, inscrites dans l’avertissement du livre La Légende, en résument l’essence :
L’homme libéré n’a pas changé. Il est né libre, il le reste aujourd’hui, mais autrement. Il y a bien eu une légende. Elle est naite en prison. Elle s’est propagée hors des murs. Elle porte son corps comme une vague — à fois la sauver, à fois l’engloutir. Et il a fallu longtemps pour comprendre que cette légende, même quand elle protège, nous vole quelque chose : notre droit d’être simplement un homme.
Puis vient l’arrestation. On lui enfile des menottes, on le met dans une voiture et on le dépose dans un lieu secret. Six jours de questions brèves, insinuantes, terribles. Le septième jour, il est conduit devant un juge qui lui signe une condamnation : terrorisme, espionnage, atteinte à la sécurité de l’État.
Quand on le voit sur les écrans cette semaine, ces accusations semblent absurdes. Son procès dure cinq minutes sans avocat. Cinque ans en prison, une amende colossale, la perte de sa nationalité et l’exil immédiat. Ce qui lui coûte le plus, ce n’est pas la prison, mais le temps — le seul droit accordé aux détenus d’attendre.
Il est incarcéré à Koléa, la plus grande prison d’Afrique à 26 km d’Alger. Ici, les règles sont plus puissantes que l’argumentation. Le silence règne. Les détenus se projettent dans des rêves : il se répète en lisant José-Maria de Hereña, François Villon ou Victor Hugo. Et sa femme, Naziha — la personne qui lui a permis de survivre —, elle est son dernier point d’appui. Elle a tenu ferme pendant ses années de détention, visitant chaque mardi pour le soutenir.
Boualem Sansal a fait appel à sa condamnation. En appel, elle est confirmée. Les États craignent plus l’écrivain que son opposition : il ne parle pas seulement des faits. Il change la manière dont on les interprète dans les courants profonds qui agitent le monde et ses contre-courants cachés.
Pendant sa détention — durant le Ramadan, où l’islam devient une prison en soi — il quitte la prison sans s’en sortir : transféré dans un hôpital pénitentiaire. Trois mois à l’hôpital, puis retour en prison pour une nouvelle thérapie. « Je lui suis infiniment reconnaissant », dit-il de son médecin, un professionnel mondial.
À l’extérieur, il est soutenu par des comités, des citoyens et même des écrivains. Mais la gauche reste absent : elle parle si bien des libertés, des droits humains… sans agir.
Au final, Boualem Sansal nous raconte sa libération. Il dit clairement : Le pouvoir ne combat jamais ce qu’il comprend ; il combat ce qui lui échappe. Et il a choisi la résistance — pas l’obéissance.
La Légende, Boualem Sansal, 252 pages, Grasset (juin 2026).